interview

Céline Bonacina

Propos recueillis par Stéphane Barthod
le 7 octobre 2023

Céline Bonacina - Jump!
Céline Bonacina, album Jump! – Photo : Nathalie Courau-Roudier

L'actualité

Jump!

Pour en venir au nouvel album, « Jump! », il a suivi un chemin semblable pour les USA que « Crystal Rain » avec l’Angleterre

C’est un peu le même genre de processus, en effet… Finalement, je n’ai pas été à l’initiative de grand-chose ici, c'est venu à moi. En pleine crise Covid, Laurent Carrier, donc mon producteur, me parle de l’opportunité de monter un dossier pour un dispositif appelé « FACE » (NDLR : French-American Cultural Exchange).

Pour ce projet, j’ai évidemment proposé Chris (Jennings) avec qui je joue depuis plusieurs années. Par ailleurs, j’avais déjà eu l'occasion de jouer avec John Hadfield, le batteur, parce qu'il avait remplacé plusieurs fois Jean-Luc Di Fraya dans mon précédent trio, CD Fly FlyFly Fly, et ça s'était super bien passé : c’est quelqu’un d’hyper sérieux et efficace, et il a de grandes qualités humaines et musicales. Mais il fallait faire venir encore quelqu'un d'autre, qui n’ait pas déjà un pied en France. À part Terri Lyne Carrington, je ne connaissais pas grand monde en fait, et par ailleurs, j'avais déjà joué avec elle à la Philharmonie de Berlin dans le cadre d'un projet ACT. J’en ai parlé avec Chris et John, et John m'a suggéré tout de suite Rachel (Eckroth), pianiste et chanteuse. Il m’a dit « C'est la personne qu'il te faut pour le projet ». J'avais un peu l’idée de revenir sur mes premières amours, la musique que j'écoutais à la médiathèque de Belfort quand j'avais seize ans. Je t'ai parlé du bop, il y avait aussi Brecker, Chick Corea Electric Band… J'avais découvert toute cette musique américaine, qui m'a « mise par terre », le son également… Ça m'a beaucoup marquée. Et là, je me suis dit que je pourrais aller plus loin dans une esthétique que je n'avais pas tellement développée finalement. Ce que je voulais, aussi, c'est une couleur. Je ne voulais pas un piano acoustique pour ne pas retomber dans une esthétique comme celle de « Crystal Rain » – que j'ai par ailleurs adorée. En jouant avec des musiciens américains, Il fallait que je fasse quelque chose qui me rappelle mes coups de cœur de musique américaine, sans qu’il s’agisse de revival, mais plutôt d’une évocation de choses que j'ai vécues pendant mon parcours. Je devais trouver une honnêteté par rapport au projet en restant fidèle à moi-même, c'était très délicat, et trouver un pas de plus pour basculer davantage dans ce son. John, qui connaissait très bien Rachel, savait qu’elle était capable de jouer avec des effets, de chercher vraiment avec des synthés, de jouer du Fender, en même temps qu'elle joue du piano acoustique divinement. J'ai vu qu'elle chantait aussi, j'ai senti qu'elle avait un côté rythmique vraiment intéressant. On sentait une solidité. Et puis John avait insisté sur le fait que qu'elle aurait la maturité pour s'adapter à la musique des autres.

Il y a eu en revanche beaucoup d'obstacles. On était censés réaliser le projet en deux temps : une semaine de création en résidence aux États-Unis, à New York, pour pouvoir travailler ensemble, s'immerger pendant plusieurs jours, et une semaine en France pour l’enregistrement. Avec le Covid, je n’ai pas pu partir. Ça a été un coup dur… J'ai attendu longtemps avant de créer la musique, j'ai un peu perdu pied, j’ai craint que le projet ne puisse pas se réaliser et ça m’a figée. Il y a des musiciens pour qui ça a été super simple et super cool de créer pendant le Covid. Moi non. Finalement, la totalité a été faite en France… Ce qu’on devait faire là-bas – la résidence et le clip –, et ici – l’enregistrement en studio –, on l’a fait en une semaine seulement, deux jours de répétitions, trois jours d’enregistrement et un jour de clip live… Et ça a été extraordinaire ! Ça a été magique, ça s'est passé sans aucun problème. C'était incroyable. Ça m'a donné des ailes. Et puis j'en ai tellement bavé qu’en fait, j'ai eu l'impression que j'ai mis ma vie entière dans ces enregistrements. C'était mon urgence de vivre. Ce que je trouve dans ce disque, par rapport à tous les autres, c'est que bien que nous ayons été en studio, j'ai eu l'impression d'avoir joué live. CD Jump!Ces musiciens sont extraordinaires. Je peux te raconter une anecdote de studio qui m'a transcendée, avec Rachel. Il y a des choses qu'elle peut faire en live, simultanément, piano acoustique et synthés, et puis des choses ajoutées. Elle a donc apporté ensuite la touche finale, avec les claviers… j'ai entendu tout ça se créer. Par exemple, dans son morceau, « Go », elle a rajouté ensuite des parties de synthés par-dessus de qui était enregistré, avec des anticipations harmoniques, quelque chose d’hyper pointu. Je l'ai vue à l'œuvre, la façon dont elle allait chercher les sons, je l'ai vue enregistrer les séquences… J'ai entendu sur place comment ça ouvrait l'aspect harmonique et comment ça ouvrait le son d’une manière que je n’aurais même pas imaginée. Là, je me suis dit qu’on aurait pu aller beaucoup plus loin, mais je ne le savais pas encore. C’est ça qui est extraordinaire, j'ai appris beaucoup de la manière dont ça s'est passé. J'ai vraiment joué avec des gens très pointus et qui ont donné de l'énergie. En plus de leur savoir-faire, ils ont eu un savoir-être absolument magnifique. C'était une grande qualité et d'expérience. J'ai entendu se modeler la musique au fur et à mesure. Bien sûr, j'ai apporté beaucoup de matériaux, mais eux ont fait beaucoup, John, Chris bien sûr, mais Rachel, je ne sais pas comment expliquer, elle m’a vraiment surprise, elle a apporté énormément de choses à la musique, au son. Je crois que c’est quand même la culture américaine… Le fait de dire que c’est un projet américain, ça a du sens… jusqu'à la pochette, qui voulait rappeler certaines briques qu'on peut rencontrer à New York.

À découvrir,une version acoustique du même titre, "Trust", enregistrée pour TSF Jazz :

Les collaborations actuelles

En dehors de cet album, tu as beaucoup de collaborations en cours : Rhoda Scott, Laurent Dehors, le duo Colibri, Ludivine Issambourg, Solaxis, les Volunteered Slaves…

Effectivement, les Volunteered Slaves, j'ai été « embauchée » et je suis ravie. Ça, c'est aussi mon trip... Le son qu'ils ont, c'est génial ! C’est vraiment une belle équipe. C'est vrai qu’il y a plein de collaborations qui me nourrissent. Finalement, ça me permet d'exprimer plein de facettes de moi au-delà de ma propre musique. Le fait de jouer avec Laurent Dehors par exemple… Là on va peut-être arrêter de dire que je suis une saxophoniste fusion, on est dans complètement autre choses, et en même temps c'est moi quand même. Ce duo me donne une liberté d'expression qui est extraordinaire. De la même façon, avec Rhoda, ce n'était pas prévu au départ, je devais juste faire un remplacement, et une fois qu'elle a entendu du baryton dans sa musique, elle a voulu garder ça et j'ai intégré le groupe. Je n'ai rien fait pour ça, c'est venu tout seul. C’est une belle expérience, Rhoda Scott est une très grande, très belle personne. Extraordinaire. Et ça m’a permis de côtoyer mes consœurs avec qui je n'aurais pas autant collaboré sinon… Géraldine, Sophie, Lisa, etc. D'ailleurs Géraldine m'avait invitée à faire partie de son projet autour de Sonny Rollins, on avait joué à la Philharmonie de Paris. Il y avait aussi Laurent de Wilde, David El Malek, Billy Drummond, Ira Coleman… Ça me fait faire aussi de belles tournées ! Je me sens vraiment comblée d'un point de vue artistique, esthétique. Je fais beaucoup de choses différentes qui représentent de nombreuses facettes de moi, que je peux beaucoup plus expérimenter, qui plus est avec de belles personnes.